Le froid de l'hiver
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Quand j'étais petit, j'ai découvert un petit coin reculé dans ma ville, comme un îlot de verdure, où vivait une fée. Elle s'appelait Erin. Elle avait mon âge, à deux siècles près, mais elle paraissait plus jeune que moi, sans doute parce qu'elle mesurait dix centimètres. Elle a eu très peur lorsque je l'ai vue pour la première fois, elle qui n'avait jamais rencontré personne. Elle était invisible. En ce qui me concerne, j'ai toujours été un peu curieux, et je n'ai jamais exclu qu'une fée puisse exister. Je me promenais dans ma grande cité de béton grise, sous un ciel de nuage, quand j'ai senti souffler le vent. J'ai toujours aimé me laisser porter par la brise, car je ne sais jamais où aller. En fait, je le saurais sûrement, si mes parents étaient encore avec moi. Ils étaient pauvres, mais on s'aimait beaucoup. Du moins je le pensais. Un jour, ils ont déménagé du minuscule appartement où on vivait, et ils ont oublié de m'emmener. J'avais quand même gardé la photo de ma mère, celle en noir et blanc qu'elle avait pris lorsqu'elle avait vingt ans. On dirait une figure surgie du passé, comme un personnage dessiné qui n'aurait jamais existé. C'est un peu ce que j'étais, un reflet de petit garçon qu'on a oublié sur un des chemins de la vie, comme un animal devenu trop encombrant et dont les maîtres se débarassent pendant les vacances.
Le vent m'a conduit jusqu'à la flaque d'eau où vivait Erin. Elle était très malheureuse, toute seule dans ce quartier pauvre où le rêve et la fantaisie n'existaient pas. En fait, sa vie était un peu comme la mienne : elle vivait heureuse dans son monde, avec ses amis, mais un jour, alors qu'elle se baladait un peu à l'écart du pays des fées, dans le ciel, un missile a creuvé le nuage où elle était, et elle est tombée, tombée, tombée, jusqu'à la surface de la Terre. Elle s'est brisée les ailes et le chemin qui la ramenerait chez elle lui est devenu inaccessible. Depuis, elle attendait que quelqu'un vienne la chercher pour la ramener dans son pays.
On s'est assez vite lié d'amitié. J'ai déménagé mon carton jusqu'à son refuge, et on a continué d'exister, sans but ni avenir. Lorsque l'hiver arrivait, elle venait dans mon domaine cartonné, où elle avait une grosse chaussette de ski pour se réchauffer. On a vécu quelques années comme ça. Combien, je ne saurais le dire. Le temps n'avait que peu d'importance : on se battait contre la mort en attendant qu'elle nous rattrape. Puis, un jour de printemps, nous devions alors avoir sept ans, ou équivalent, une vieille dame a fait le tour de mon quartier et a recueilli tous les enfants à la rue pour les placer en famille d'accueil. Ma nouvelle famille me plaisait, et j'ai cessé de croire aux fées. Je suis retourné à mon carton, pour vérifier. Il n'y avait aucune trace d'un être chimérique ou même de verdure. Je me suis dit que j'avais rêvé, et je partis en emportant mon carton et la vieille chaussette de ski. Mes nouveaux parents pensaient comme moi, en disant qu'il y avait souvent des substances dans l'air des cités qui étaient légèrement hallucinogènes. J'ai vécu presque trois saisons dans ma famille sans éprouver le moindre remord à avoir abandonné Erin.
L'hiver battait son plein. C'était sans nul doute le plus rude depuis des décennies. Je ne m'inquiétais plus de rien ; le feu ronflait dans la cheminée et des dizaines de couvertures étaient à ma disposition. J'étais assis bien douillettement dans mon fauteuil moelleux, à regarder les flammes, tandis qu'une violente tempête de neige s'abattait sur la ville. Soudain, du coin de l'oeil, je vis de minuscules feuilles vertes valser au-dehors, comme un message. Je me secouais, me répétant que c'était impossible, mais les feuilles vertes étaient bien réelles, et formaient les mots "Aide-moi s'il te plaît". Je ne voyais vraiment pas qui pouvait bien se donner le mal de me faire une farce pareille, quand les feuilles de rassemblèrent et qu'un visage apparut, celui d'une petite fille de mon âge et qui me semblait familier. Alors, tout me revint en mémoire. Je n'avais pas rêvé, mais en cessant de croire en Erin, elle était devenue invisible pour moi comme pour tant d'autres. Je sautais de mon fauteuil et courus attraper un manteau chaud. Je prévins à la hâte mes parents, sans savoir s'ils m'avaient entendu ou pas. Je bravai le froid et la neige qui tombait sans relâche, tout en priant pour arriver à temps. Quand j'atteignis mon ancien chez moi, je fus envahi d'horreur : Erin gisait, inconsciente, si blanche qu'on la confondait avec la neige, ses lèvres tellement bleues qu'on aurait dit des mûres. Tandis que je la mettais sous la protection de mon manteau en maudissant ma bêtise, Erin ouvrit légèrement ses yeux bleus et balbutia dans un dernier souffle : "Tu es revenu... Merci... Je savais que tu ne m'avais pas abandonnée...". Sa tête retomba en arrière et je sus que la vie l'avait quittée. Je restais longtemps sous la neige qui s'etait apaisée, cajolant le petit corps gelé contre moi. Les larmes qui coulaient de mon visage se transformaient en glace sitôt qu'elles sortaient de mes yeux. Je ne me souviens jamais de la suite. Je me réveillais chez mes parents adoptifs, et on me dit que j'avais de la fièvre et que je délirais. Je ne trouvais nulle part Erin, et ensuite, dans mon délire, je revoyais son corps s'évaporer dans un nuage de bulles dorées. Je lui fis une pierre tombale dans le jardin. Mes parents essayèrent de me convaincre que j'avais déliré, je ne les crus pas. À partir de ce jour là, dès que je pensais à Erin, je pleurais des larmes de glace.
